Le Monde vu par nos auteurs

Nouveau pragmatisme russe

Il est de notoriété publique que les va-t-en guerre otaniens prennent souvent des vessies pour des lanternes et sont prêtsà voir les signes précurseurs de la débâcle russe à tout bout de champ. Ainsi donc, de façon paradoxale, pour eux, la force militaire dont la Russie fait étalage dans le cadre syrien n'est propre qu'au désir de Poutine de voiler sa faiblesse intérieure.

Plus Moscou paraît être disciplinée et prête à faire pièce à toute agression extérieure, plus, aux yeux des analystes allemands et américains, elle est sujette à des maladies qui la rongent de l'intérieur. Une telle logique aboutit presqu'à la sottise ordinaire. Ainsi donc l'un des journalistes autrichiens a accusé les Russes de se débarrasser des embouteillages qui leur gâchaient la vie à Moscou. Il est vrai que la mairie de la capitale s'est beaucoup investie dans le projet de la construction des voies express sur des pilons pour décharger les artères d'une ville forte de 14 Millions d'habitants. Mais pour les Autrichiens du magazine Der Standart cela ne témoigne que d'une crise économique qui a fait disparaître les voitures des rues paupérisation oblige. L'argument que même la crise aidant les voitures ne disparaissent pas sur un claquement des doigts comme la citrouille de Cendrillon ne fut pas retenu.

Si on dit que les Moscovites s'appauvrissent, il faut bien que ce soit le cas. C'est un peu du genre inquisitorial : « Je crois parce que c'est absurde ! » Et comme les Occidentaux croient détenir la suprême raison, s'ils profèrent quelque chose, il faut y croire sans réfléchir. Donc, selon l'agencement de la pensée de nos amis teutoniques, la Russie devient de plus en plus pauvre et les voitures disparaissent des rues ensemble avec les embouteillages (à vrai dire ce n'est que le cas du centre-ville avec de nombreuses voies piétonnières créées tout récemment, la périphérie étant toujours surchargée en trafic routier). Si les voitures disparaissent, ergo, les Russes s'appauvrissent et vont bientôt avoir droit aux tickets de rationnement. Si les Russes s'appauvrissent, donc Poutine nous donne le change avec ses opérations en Syrie pour détourner l'attention des problèmes intérieurs de son pays moribond. Par conséquent, il suffit tout juste d'attendre un brin pour que le maître du Kremlin vous tombe comme un fruit mûr entre les pattes sans coup férir et vous allez récupérer le Sud-Est ukrainien, puis la Crimée sans parler de pendre haut et court ce bon vieux Baschar el-Assad comme on se fut employé à empaler avant le septuagénaire Kadhafi (le triomphe de la démocratie que les Américains disaient en sablant du champagne et contemplant le supplice du vieillard libyen). Voilà ! C'est clair, net, démentiellement cartésien et précis, et aussi carré du haut que du bas ! Et même si vous n'êtes pas paranoïaque, comme c'est plus ou moins le cas d'Alexandre Melnik qui est tellement grave qu'il s'en alla exhiber sa grasse ignorance de la Russie sur les pages du Monde, vous êtes tout de même plus ou moins touché par le virus de russophobie intermittente dont l'Europe est malade depuis des siècles.

Pour vous faire vidanger un peu le cerveau et désincruster son fonctionnement, je vous dirais qu'il ne faut pas être Poutine ni même Russe, pour lutter contre les initiatives occidentales,même dans un pays relativement pauvre et relativement sans ressources. Je vous parle, en l'occurrence, de l'Egypte qui sut calmer le jeu des services étrangers en exécutant les trublions et imposant manu militari le calme dans le pays. Que l'Egypte soit riche ou pauvre compte pour des cacahuètes. Ce qui est autrement plus important c'est son aspiration à la souveraineté de décision qui a permis à son armée de chasser tous les fauteurs des troubles. Il en va de même pour le Maroc, pays musulman, par excellence, mais qui, étant bien gouverné, échappe à l'emprise des fanatiques.

Donc la Russie qui est à la puissance 100 plus riche (avec tout le respect que je dois aux Marocains et Egyptiens) que ces deux pays, saura tenir le coup avec ou sans sanctions, et même avec le rouble qui s'écroule (ce qui est loin d'être le cas mais là il faudrait un article à part pour vous en convaincre). Détrompez-vous ! Moscou mènera l'opération en Syrie parce que tel est son intérêt stratégique et, qui plus est, c'est aussi la demande sine qua non des musulmans russes du Caucase qui ne veulent absolument pas voir la vermine de DAESH débarquer chez eux pour y semer la mort et le chaos. Si Poutine guerroie en Syrie c'est que ça cadre bien avec les intérêts russes et point parce qu'il s'est sentiles démangeaisons d'aller rouler ses mécaniques et convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit.

Alors nonobstant le scénario des années à venir, soyez assurés que les Russes s'intéressent avant tout autre chose aux... Russes ! Un peu comme les Américains qui pensent à eux contre vents et marées. Les intérêts de la nation exigent la présence russe en Syrie. Si ces intérêts ne jouaient pas, le président ne bougerait même pas son petit doigt. Cette logique tranche crûment avec l'approche soviétique où ses sujets allaient se faire massacrer aux 4 coins du monde au nom des idées dépassées et assez fanatiques d'un communisme d'un autre âge. La Russie fait preuve d'un pragmatisme à toute épreuve. Elle ne se dépense plus ni en exercices panslavistes ni en grandes déclarations d'amour à l'égard d'un Occident vermoulu. Si les Européens ne veulent pas d'elle, elle leur tourne aussi ostensiblement le dos en privilégiant la Chine, etc. Pour moi, une telle politique de l'équipe du Kremlin atteste de l'âge de raison qui est désormais celui de la classe dirigeante russe. Alors Baschar ou pasBaschar, Moscou et ses alliés passent d'abord ! Et le reste du monde après !