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La Hongrie renforce son influence en Transcarpatie ukrainienne

Lentement mais sûrement, alors que l'Ukraine s'enfonce dans le chaos, la Hongrie avance dans son projet de « Grande Hongrie », en renforçant son influence en Transcarpatie, où vivent, à l'extrême-occident de l'Ukraine, près de 100.000 citoyens de Hongrie. La grande Hongrie, c'est l'union dans le même pays de toutes les populations hongroises séparées de la mère patrie par le traité de Trianon (1920) et qui sont dispersées entre l'Ukraine, la Roumanie (le pays sicule, ou Szekely), la Slovaquie, le nord de la Serbie (Voïvodine), et les régions frontalières d'Autriche et de Croatie.

 

Le blogueur russe Manzal (communiste) s'intéresse au phénomène. « Le pouvoir en Hongrie compte sur la réalisation de l'autonomie locale de la communauté hongroise en Transcarpatie », une région qui compte 1,2 million d'habitants d'origine russe, ukrainienne, ruthène [des Slaves de l'Ouest, assez russophiles, dispersés entre l'Ukraine, la Slovaquie et la Serbie], slovaque ou encore hongroise, « puis son transfert sous juridiction hongroise par la voie légale. D'après Budapest, les 100.000 Hongrois que compte la Transcarpatie suffiront à obtenir un oui en cas de vote pour l'autonomie locale. Si la Transcarpatie reçoit une autonomie locale en Ukraine, le droit international lui permet de faire un référendum d'auto-détermination ».

 

La communauté hongroise en Transcarpatie compte exactement 118.498 personnes ayant la double nationalité hongroise et ukrainienne, dont 57.398 à Beregovo et ses alentours, 14.515 à Wilozk, 11.204 à Peterfolivsk, 8094 à Nevetlenfolivsk, 9435 à Velikodobronsk, 17.852 à Chop, ville aussi connue pour être le point de passage ferroviaire frontalier où l'on change les essieux des trains, de la voie normale européenne (1435mm) à la voie large de l'Empire russe puis de l'URSS (1520 mm).

 

Contrairement à l'importante minorité russophone en Ukraine qui ne cesse d'être persécutée (interdiction des médias en langue russe, obligation d'usage de l'ukrainien dans les écoles et les administrations, suppression systématique de tout ce qui rappelle l'histoire russe ou soviétique de l'Ukraine, démontage des monuments aux héros de la libération de l'Ukraine en 1943-44, glorification des collaborateurs nationalistes ukrainiens pendant la même période, villes renommées par le pouvoir central pour que plus rien ne rappelle l'héritage soviétique, destruction des liens économiques avec la Russie et le Donbass, même au préjudice de l'économie ukrainienne qui s'est contractée de moitié en trois ans...), le pouvoir central ukrainien fiche une paix royale aux Hongrois d'Ukraine. Peut-être parce qu'eux sont citoyens européens d'ailleurs.

 

Sputnik en 2015 relevait que « Dans la ville de Berehovo, centre de la culture hongroise en Ukraine, on voit flotter des drapeaux hongrois, toutes les inscriptions dans les rues sont bilingues et le hongrois est souvent utilisé dans les administrations ». Pour continuer à faire officiellement la sourde oreille aux revendications d'autonomie, l'Ukraine ferme les yeux sur l'influence hongroise, et le manque de patriotisme des habitants.

 

Celui-ci tranche pourtant nettement avec celui des provinces de l'Ouest de l'Ukraine, qui constituent depuis le début du XXe siècle le bastion du nationalisme ukrainien russophobe, prêt à tous les crimes (collaboration massive avec les nazis sous la seconde guerre mondiale, purges non moins massives des Russes et des Juifs pendant cette période, guerre civile de 1946 à 1954 soutenue en sous-main par l'OTAN, persécutions locales anti-russes dans les années 1990 et 2000, formations ultra-nationalistes et nazies qui ont constitué la « garde de fer » du coup d'Etat pro-européen de 2014 et le noyau des troupes envoyées contre les russes dans le Donbass, etc.). Historiquement très pauvres, dans l'arrière-cour des empires austro-hongrois, polonais puis russe, incapables de constituer une économie solide - depuis l'indépendance de l'Ukraine, les leaders locaux n'ont eu de cesse que de détruire tout ce qui a pu être construit sous l'URSS, services sociaux, infrastructures, usines - contrairement à la Pologne, à la Roumanie ou à la Hongrie limitrophes, ces régions déshéritées se sont trouvées une vocation dans le nationalisme le plus obtus.

 

Quand les Hongrois d'Ukraine ont refusé massivement la conscription pour aller se battre contre d'autres citoyens ukrainiens dans le Donbass, dans une guerre civile qui ne dit pas son nom - mais sert de dérivatif aux problèmes internes et remplit, comme sous la Révolution, le Directoire et l'Empire en France les poches des oligarques proches du pouvoir - il n'y a pas eu de nouvelle Vendée à l'ouest de l'Ukraine. Plutôt que d'envoyer services secrets et armée pour mater les contestataires, comme cela a été fait dans la région des Limans entre Odessa et le Danube - le pouvoir de Kiev a laissé tomber et cessé d'appeler sous les drapeaux les citoyens issus de la communauté hongroise.

 

Chaque année, la Hongrie renforce les liens culturels par de l'aide matérielle, en versant 100 euros à chacun de ces citoyens. Une somme minime en France, mais énorme en Ukraine où - trois ans après le coup d'Etat pro-européen à Kiev - le salaire moyen mensuel a été divisé par deux, passant aux alentours de 100$ par mois, et la retraite tutoie les 40$ par mois.

 

S'ajoute à cela le fait qu'en Ukraine occidentale, les grandes usines construites sous l'URSS ont été pour l'essentiel presque toutes privatisées et détruites, après que les nouveaux propriétaires aient vendu à la fonte jusqu'au dernier boulon. Le chômage dans les régions de l'ouest de l'Ukraine - celles qui sont le cœur du nationalisme ukrainien - tutoie les 70 % dans certains districts, et nombre de personnes, y compris de fervents nationalistes ukrainiens, suivent une tradition pluriséculaire et vont faire des chantiers en Russie pour pouvoir nourrir leur famille restée au pays.

 

Par ailleurs la Hongrie développe aussi des programmes à destination des villages hongrois de Transcarpatie : réparation des routes, cours de hongrois, construction d'écoles et de dispensaires, soutien aux entreprises etc. En été 2016, les entrepreneurs locaux ont eu une subvention de 160.000€ de la part du gouvernement hongrois pour développer leurs affaires dans les villages limitrophes de la Hongrie. Son gouvernement continue d'injecter des ressources modestes en Transcarpatie, mais qui ont un effet visible tant le niveau de vie est précaire en Ukraine et dans ses régions les plus occidentales.

 

Tôt ou tard, le gouvernement hongrois arrivera à ses fins. Malgré la hausse continue des prix à la consommation depuis 2007 et une certaine isolation diplomatique en Europe, la Hongrie, semble être le paradis sur terre pour les Hongrois d'Ukraine, prisonniers d'un pays qui ne cesse de courir à l'abîme.