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Paroles de campagne : à quinze jours du premier tour les Bretons partagés entre désarroi et colère

A quinze jours du premier tour (le dimanche 23 avril, dit de la Miséricorde, qui suit celui de Pâques), nombre de Français ne savent ni pour qui voter, ni à quel saint se vouer. En revanche la tension, la colère et même le désarroi sont palpables. Paroles de campagne, en direct du Nord-Ouest et du Centre de la Loire-Atlantique, en Bretagne.

 

Dimanche 2 avril, le marché de Talensac bat son plein. Louis(*) tracte pour Fillon : « On a quand même beaucoup de refus », dit-il peiné. « Même si d'autres gens nous disent qu'il a été courageux de se maintenir malgré les médias et ça c'est bien ». A Nantes, les militants mettent le paquet sur les tractages, mais aussi « les boîtages » - laisser des tracts dans les boîtes aux lettres.

 

Fillon utilise le logiciel d'une entreprise américaine, Nationbuilder, un outil aussi utilisé par Obama en 2008. On y rentre les résultats de chaque bureau de vote, les données socio-professionnelles des électeurs, « et le logiciel nous donne les bureau de vote où il faut tout « boîter ». Ce ne sont pas des zones acquises, ni des zones où on fait des scores modestes, mais des bureaux assez volatils et qui peuvent faire ou défaire une majorité sur la commune ou la circonscription », remarque un militant UMP/LR. Petit problème cependant : les données partent tout droit aux USA, où elles sont hébergées. Pour l'ambition souverainiste, on repassera.

 

Plus bas sur le marché, ce sont les partisans de Mélenchon (la France insoumise) et de Lutte Ouvrière qui tractent, séparés par le parking. Soutenus essentiellement par des étudiants politisés, des fonctionnaires et des militants respectivement communistes et trotskistes historiques, « ils se sentent complètement dépassés lorsque survient un ouvrier, bien qu'ils n'aient que le mot classe ouvrière à la bouche », remarque Kevin (*), ouvrier dans une usine de la banlieue nantaise.

 

Du reste, il n'est pas parti pour voter pour eux : « Il faut quelqu'un qui ait le courage de se poser face aux multinationales qui embarquent les subventions et trichent sur tout. Il faut aussi refermer les frontières, car les Polonais, les Lituaniens et autres Roumains qui viennent nous piquer notre boulot, y compris ici comme travailleurs détachés, ce n'est plus possible ». Le programme de la gauche dure le met mal à l'aise : « Ils sont internationalistes, ils veulent abattre ce qu'il reste de protections nationales. En fait ils se disent pour la classe ouvrière, mais ils veulent notre mort, la fin du peu d'usines qu'il reste en France, la fin de la paysannerie, la fin de tout ».

 

Toujours sur le marché, les élections font causer devant l'étal d'un marchand de vin. « Les Français sont tout aussi gouvernables que les Allemands », raisonne un homme, la cinquantaine. « Seulement les médias leur ont fichu dans la tête qu'ils sont ingouvernables et ils adorent le concept. Donc ils sont fichus de nous coller au second tour Mélenchon contre Marine, ou même pourquoi pas un très classique Macron - Fillon, c'est le flou le plus total ». Surtout si on prend en compte le fait que, depuis plus de dix ans, les Français ne votent pas en masse pour un projet... mais contre un candidat ou ce qu'il représente.

 

Dans la banlieue nantaise, c'est la nuit profonde. Michelle (*) et Camille (*) collent pour Benoît Hamon. Pendant ce temps, la presse s'imagine déjà la fin du PS après une campagne vue comme désastreuse. « On s'en fout », rétorque Michelle, « on fait campagne. Nous n'avons pas le programme du gouvernement, nous ne partageons pas son fiasco. Certes, sur les marchés les gens commencent par nous envoyer bouler, mais quand on leur explique qu'on est, certes, PS, mais pas pour le programme de Hollande, Valls et Macron, ils changent d'avis ».

 

Le collage se passe avec entrain : à Nantes et en Loire-Atlantique, ce sont les colleurs de Benoît Hamon et de Mélenchon qui sont les plus actifs : la moindre cabine téléphonique désaffectée, le moindre panneau dans le plus petit des bourgs est aux couleurs de l'un des deux candidats. En revanche, le FN et l'UMP/LR sont quasi invisibles. « On les voit parfois, les fachos. Ce sont des bolosses [des cons], ils collent à minuit voire une heure, parfois plus tôt encore. On a tôt fait d'avoir la liste des panneaux qu'ils ont fait et de recoller par-dessus », ricane une jeune militante socialiste. On voit aussi plus rarement des panneaux collés par quelques militants locaux d'Asselineau (UPR) et même de Nicolas Dupont-Aignan, essentiellement à Nantes.

 

Saint-Nicolas de Redon, 3 avril. Dans un café du bourg, un client debout au comptoir peste : « Aucun candidat ne propose rien, ils ne font que critiquer ». Un jeune entre, commande un demi et pose un tract de Marine le Pen : « Si, elle a des propositions, c'est clair, c'est net, et c'est la seule qui parle des ouvriers et de l'agriculture ». Une discussion animée s'ensuit, où un des clients revient sur la dernière biographie consacrée à la jeunesse de Marine le Pen et écrite par deux journalistes du système, très marqués à gauche (le contraire serait étonnant). Un autre s'éloigne du comptoir et explose : « De toute façon gauche, droite, ils sont tous nuisible, il faudrait les exiler ! ». Un autre client affirme qu'il  « hésite entre Mélenchon et Marine ».

 

Cinq avril : une supérette dans le centre du département. Un client et la vendeuse discutent des futures élections. Le client penche pour le Pen, la vendeuse, non. « Ce que je sais, c'est que je ne voterai jamais pour elle. Cela dit, pour qui voter ? Lassalle, il ferait un bon ministre de l'agriculture, mais comme président, bof. Macron, c'est du vide, du flan, en plus c'est le candidat du pouvoir, c'est vraiment de la manipulation ». A deux semaines de l'élection, « y en a vraiment aucun qui correspond à mes idées ».

 

Six avril, un petit village blotti au pied de son église. De part et d'autre de la place, un café et une épicerie. Au café, les élections font causer aussi : « Je parie pour un second tour Mélenchon - Le Pen, on en parle beaucoup sur les marchés ». A l'épicerie : « Y en a aucun qui ne m'inspire. Hamon et Macron déjà ne donnent pas confiance, et puis derrière, il y a rien, c'est du vide ». Il semble que le peuple commence à s'apercevoir franchement de la manipulation Macron.

 

Le lendemain, tout près de la ZAD de Notre-Dame des Landes. « Y a pas de candidat écolo, donc cette année je vote FN ! », assène Michel (*). Habituellement, c'est une commune où Verts - qui sont pour la ZAD et contre l'aéroport - et FN - oppposé et à la ZAD et à l'aéroport - se talonnent, comme aux dernières régionales ou aux européennes. Mais cette année, il n'y a pas de candidat écolo, pour la première fois depuis les années 1970. « Et voter Hamon, même s'il y a les Verts avec et qu'il est contre l'aéroport, c'est non, mais alors non. Il est PS quand même ! Et dans ceux qui le soutiennent, il y a la mairesse de Nantes, qui est pour l'aéroport. S'il passe, qui suivra-t-il ? Ses électeurs ou ceux qui commandent l'appareil du PS ? ».