Le Monde vu par nos auteurs

Le loup est-il à Rambouillet et Fontainebleau, aux portes de Paris ?

Fin janvier, l'Observatoire du loup, association basée dans l'est de la France et composée de naturalistes et d'observateurs bénévoles, révelait que le loup était aux portes de Paris. Et pas tout seul : il y avait au moins deux, voire trois loups dans les environs de Rambouillet. L'association Alliance avec les loups signale de son côté un loup en Seine-et-Marne, photographié par un habitant. Plusieurs grands médias nationaux embrayent, tandis que l'ONCFS, l'organe de l'Etat censé surveiller la progression du loup, dément. Qu'en est-il vraiment ?

 

Les observations de l'Observatoire du Loup ne sont quasiment jamais confirmées par l'ONCFS, mais la précocité et la lucidité de ses observations, notamment au sujet de la dispersion des loups sur un territoire de chasse de plus en plus grand, joue en faveur de l'association. Alors qu'en 2013 elle affirmait que le loup était dans la Marne, l'ONCFS démentait... avant d'avouer la queue basse, dans la presse régionale, trois ans plus tard. Idem, lorsque le loup était dans le Razès (Aude) ou dans le centre de la France, et que les organes de l'Etat le niaient pour ne pas avoir à déclencher le plan loup, indemniser les élevages touchés et fournir aux bergers des moyens de protection, l'Observatoire du Loup (ODL) affirmait que le loup était bien derrière les prédations... et l'Histoire lui a donné raison.

 

D'après l'ODL le loup est déjà venu pointer son museau en Ile-de-France en 2014 ; en mars 2014 des naturalistes de Seine-et-Marne l'auraient observé à Doue et Saint-Cyr sur Morin. En août 2014 il était signalé à Compiègne, fin 2014 en forêt de Chantilly. Il serait revenu dans les parages - en forêt de Retz cette fois, le 3 avril 2016, toujours selon l'ODL.

 

Pour ce qui est de son apparition plus récente, la Gazette du Val d'Oise relaie que des hurlements de loup auraient été entendus en septembre 2015 à l'ouest d'Etampes. En avril 2016, la carcasse d'une chevrette est retrouvée en forêt, pour l'ODL, elle a été tuée et consommée par le loup (« yeux transparents, viscères rouges consommées, estomac et intestin de côté, peau retournée (typique de la prédation du loup), proie saisie à la gorge », d'après les données du constat publiées). Début mai 2016, durant les Saints de Glace, un loup aurait été observé par un témoin entre Auffargis et Cernay-la-Ville. Le 11 mai 2016 le loup aurait été vu en Vallée de Chevreuse, et il est signalé 7 fois de mai à juillet 2016 dans la zone - en grande partie forestière - située entre Rambouillet et Limours. Le 2 novembre 2016 à Rouilly, en Seine-et-Marne cette fois, une chevrette et un chevrillard ont été tués après avoir été poussés vers une aire grillagée, « typique des techniques du chasse du loup », qui relève que la tête de la chevrette a été emportée.

 

Surtout, le 29 décembre 2016, en forêt de Rambouillet, deux chevreaux sont tués par un prédateur inconnu. Pour Alliance avec les loups, il s'agit d'un loup, reconnaissable aux stigmates laissés sur les animaux : « colonne vertébrale brisée, consommation des viscères rouges comme le cœur et les poumons ». L'ODL de son côté publie les grandes lignes du constat qui a été assez rapidement fait par les services de l'ONCFS : « 2 chevreuils prélevés à la couche de nuit en forêt, en même temps traces de lutte et de sang au sol, 1 chevrette et 1 chevrillard distants de 5 mètres, consommés, colonne vertébrale broyée, sur les 2 femelles, yeux encore transparents, une chevrette consommée à l'épaule et au cuisseau, un chevrillard de 15 kg consommé, viscères rouges exclusivement, estomac et intestin de coté, hématomes sur le cuisseau de la chevrette (indice non détecté lors du constat), écartement des crocs, moins de 50 mm (voir la photographie jointe au dossier). Tête emportée. État général des proies: bonne santé, malgré des problèmes intestinaux. morts depuis environ, 24-48h. Non braconnées, non percutées ». Par ailleurs l'ODL affirme avoir trouvé une tanière de loup en forêt de Rambouillet, sans divulguer son emplacement exact.

 

Voilà pour les faits.

 

 

Pour l'ONCFS, c'est une polémique montée par une « pseudo-association de pseudo-spécialistes »

 

Nous avons interrogé Eric Hansen, délégué interrégional de l'ONCFS pour l'Ile de France et le Centre. Pour lui, « le dossier monté par l'ODL est convaincant quand on n'y comprend rien. D'ailleurs, la presse n'y aurait pas mordu si ce n'est une correspondante locale du Parisien, qui a semblé y trouver le sujet du siècle ». Pour justifier la pertinence des analyses de l'ONCFS, il clame, « on est quand même les spécialistes. Et on ne va pas rentrer dans la polémique avec une pseudo-association de pseudo-spécialistes, qui ne cherche qu'à se faire connaître ».

 

Mais encore ? Pour lui, « les deux chevreuils sont morts de maladie, puis ont été consommés par des renards ». Selon l'ONCFS, plusieurs chevreuils - jusqu'à une dizaine - ont été tués d'une maladie qui touche leur cerveau. Preuve irréfutable selon lui - la tête a été emportée, « le renard l'a enterrée pour faire des réserves, alors que le loup n'emporte rien ». Cela dit, cette thèse n'empêche pas la proie d'avoir été tuée par le loup, puis visitée - une fois à l'état de charogne - par le renard qui a emporté la tête.

 

Quant aux hurlements des loups entendus, il rétorque : « c'est étrange. Il n'y a qu'un membre de l'ODL qui a entendu les loups hurler, alors que l'Ile-de-France est plutôt dense, et qu'on aurait du avoir d'autres signalements. Avec la circulation qu'il y a en Ile-de-France, s'il y avait des loups, on croulerait sous les signalements, or, on n'a rien ». Il se remémore notamment l'affaire du « Tigre de Seine-et-Marne », qui avait provoqué en novembre 2014 une panique au sein de la Préfecture et des médias, allant jusqu'à paralyser la moitié du département, tout ça... pour un chat. Même pas sauvage.

 

Au sujet de la tanière de loup, « ça voudrait dire qu'il y ait une meute, au moins 5 voire 6 loups, c'est à dire un animal par jour prédaté et mangé... et donc des visites inévitables dans des élevages ou des bergeries. On croulerait là encore sous les signalements ! Et puis cette association a déjà signalé une tanière de loup... qui s'est avérée celle d'un blaireau ! »  Bref, pour l'ONCFS, « le loup peut arriver un jour en Ile-de-France, mais là, ce n'est pas le cas, d'après les éléments dont on dispose ».

 

 

Le loup dans la Gironde ?

 

Courant janvier, l'ODL signalait une prédation sur un gibier cynégétique - autrement dit une bête sauvage chassable, probablement un chevreuil - en Gironde. Jusqu'alors, le loup était venu jusqu'en Dordogne - il avait été abattu dans un poulailler à Saint-Léon de l'Isle fin octobre 2015 -, dans le Gers (Cazaubon, en octobre 2014 d'après un signalement transmis à l'ONCFS) et dans les Pyrenées-Atlantiques. Nous avons appelé la Fédération de Chasse locale, pour en avoir le cœur net. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que les bordelais sont tombés de l'arbre : « Chez nous ?! Non, on n'en a pas entendu parler ».

 

Et on nous a donné les coordonnées du lieutenant de louvéterie local, président de la plus grande association départementale de louvetiers de France (56 louvetiers) et responsable régional, Michel Prévot. Dont la réponse est sans équivoque : « Ce n'est pas possible, sinon j'en aurai entendu parler. Quand il y a une prédation qui pose question, ou tout autre fait étrange en rapport avec mes fonctions, la Préfecture me le signale dans la demi-heure, là, je n'ai absolument rien ». Le manque de précisions dans le signalement de l'ODL nous empêchera d'en savoir plus.

 

 

Le loup reconnu dans la Nièvre

 

En attendant, l'ONCFS a reconnu la présence du loup dans la Nièvre, à Chougny, suite à deux attaques commise au moment du Réveillon 2016. Après la première, le 30 décembre l'éleveur ayant eu la présence d'esprit de mettre des caméras infrarouge autour de son élevage, qui ont permis de capturer l'image du loup... et à l'ONCFS de constater le 2 janvier la présence indiscutable de l'animal. Nous avons retrouvé le berger concerné : « au début, l'ONCFS ne voulait pas que je prononce le mot loup », et ce bien que les carcasses présentaient une allure inhabituelle pour les attaques de renard ou de chien errant : « le loup avait attaqué à la gorge, qu'il avait mangée. C'est tout ». Cependant, contrairement à ce qui s'est passé dans la Vienne où l'ONCFS refuse mordicus de reconnaître la présence du loup malgré une réalité locale qui fait plus que plaider pour sa présence, suite à plusieurs attaques très caractéristiques, la Préfecture a voulu une transparence totale sur le dossier - la récente fronde des paysans de la Confédération Paysanne à ce sujet, avec occupation par des bergers et leurs troupeaux du jardin des Tuileries à Paris, n'y étant peut-être pas étrangère.

 

En sus des caméras installées par le berger lui-même, et qui ont permis de constater la présence du loup, « l'ONCFS a mis une dizaine de caméras, à raison de deux voire trois par lieu d'attaque », nous confirmait début janvier le berger concerné. Et les gendarmes ont fait le tour des élevages locaux de chiens-loups, nous confirme-t-il, « mais ces élevages n'avaient pas de bêtes disparues ». Cependant, en Nièvre, l'ONCFS n'a pas fait état de renards particulièrement goulus.

 

 

Renards prédateurs en Ile-de-France : l'ODL n'y croit pas, et persiste et signe

 

L'ODL rappelle sur son site que les besoins alimentaires du renard sont de «  500 gr par jour, 700 gr pour une femelle en gestation », soit très loin de l'obligation de devoir s'attaquer, et tuer, plusieurs chevreuils. Il bat en brèche la thèse de l'ONCFS, en affirmant qu'il n'y a que deux à trois loups, qui n'ont besoin de tuer un gibier qu'une fois tous les quatre jours - ce qu'ils peuvent faire assez discrètement, surtout s'ils se cantonnent aux proies sauvages.

 

L'association avait promis de dévoiler de nouveaux indices. C'est chose faite au début de la seconde semaine de février, le 6 : « 3 canidés ont été vus la semaine dernière sur un chemin forestier par un joggeur qui a eu la frousse de sa vie ». Fait troublant : bien que celui-ci n'avait pas prévenu les autorités, l'ONCFS aurait fait un constat sur les lieux dès le lendemain, affirme l'ODL. A ce propos, on attend toujours celui du 29 décembre dernier, que l'ONCFS avait accepté de nous transmettre...

 

 

 

Pour en savoir plus : la carte du loup en France (2013-2017)