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Les Madoff locaux font des ravages dans les provinces de France

En Russie, ce sont les années 1990 qui ont vu l'âge d'or des escroqueries de type pyramide de Ponzi. Le plus connu, c'est bien sûr Sergueï Mavrodi, et sa pyramide MMM, qui a pompé entre 1994 et 1997 entre 110 millions et 1 milliards de dollars partis vers l'inconnu auprès de 10 à 15 millions de victimes, dont 10.000 seulement se sont portées parties civiles à son procès. En Occident, on connaît Madoff, et c'est son nom qui définit maintenant tous les escrocs qui agissent de même.En Russie, Mavrodi a même été député de 1994 à 1995 - ce qui illustre très bien l'ampleur du désordre qui régnait dans les années 1990 et auquel Poutine a mis fin. Après avoir purgé plusieurs années de prison pour escroquerie, il continue ses pyramides : MMM-2011 (2011-2012), puis MMM Global en Afrique, en Asie et en Europe de l'Ouest. Il a aussi fait des dégâts aux Etats-Unis avec la bourse virtuelle Stock Generation (1998-2000), finalement fermée par les autorités américaines, mais trop tard pour les victimes. Cela dit, sur ce terrain, il est le plus connu dans l'ex-URSS, mais pas le seul. Il y a eu des dizaines de pyramides qui ont fait des centaines de milliers de victimes qui découvraient le capitalisme vraiment débridé : Vlastilina (1993-1994), Hoper-Invest (1993-1997), Maison russe Selenga (1993-1997, 2 millions et demi de victimes), Tсhara (1996), etc.

 

En France, des escrocs qui agissent comme Mavrodi ou Madoff - c'est à dire promettent de gros revenus, et utilisent les apports des nouveaux entrants pour payer les intérêts promis à ceux qui ont « mordu » auparavant - se sont multipliés ces dernières années, sur fond de crise économique persistante, de manque de rentabilité des produits financiers traditionnels (livrets d'épargne, actions), de morosité boursière et d'un relâchement de la vigilance de l'Etat. Il faut dire que celui-ci trouve plus simple de traquer les revenus des entreprises et les enfermer dans un maquis de normes inapplicables que de faire la chasse aux escrocs et aux délinquants, surtout si ceux-ci gouvernent. Bref, la situation commence à avoir certaines similitudes - l'importance de la corruption et du crime organisé en moins - à la Russie des années 1990.

 

A partir de mars 2017, Jean-Jacques Defaix sera jugé à Rennes. Cet ancien technicien dans l'aéronautique, doté d'un bon bagout, avait commencé par défendre les petits épargnants contre les abus bancaires, après la liquidation de son entreprise agricole. L'Association d'aide contre les abus bancaires (AACAB) se fait connaître en ferraillant notamment contre La Poste. Il transforme cette tribune en déclarant qu'il se passera des banques et qu'il misait sur l'économie collaborative... comme Mavrodi en 1994. MMM se déchiffre d'ailleurs (en russe) par « My Mozhem Mnogo », c'est à dire « nous pouvons beaucoup ».

 

Il a donc lancé les sociétés coopératives de croissance, en promettant de 6 à 18% de revenus par an, à condition que les investisseurs misent dans des sociétés locales ; 43 d'entre elles ont reçu des fonds, pour un total de 11.2 millions d'euros. En réalité, plus de 34 millions d'euros ont été captés entre 2007 et 2010 et ont disparu aux deux-tiers, notamment en Chine où 8 millions d'euros ont été engloutis par la société Fujin Taining Quimper tourisme pour la construction d'un « village de France », sorte de vitrine du savoir-faire français à Taining, dont le chantier a été abandonné en cours de route. Près de 1500 victimes, essentiellement finistériennes, ne seront probablement jamais remboursées.

 

En 2010, éclate l'affaire du « petit Madoff du Var ». Fabrice Denizet gère la société D.O conseil et promet des bénéfices faramineux à ses proches et salariés - il y aura en tout 1200 victimes en un an - en s'appuyant sur la caution de la Société Générale. C'est en voulant obtenir l'agrément de l'Autorité des Marchés Financiers (!) qu'il fait découvrir le pot aux roses aux autorités. L'escroquerie porte sur 38 millions d'euros, dont 9 millions seulement ont été récupérés.

 

En décembre 2011, une « Madoff en jupons » est identifiée en Touraine. Installée à Benais, près de Chinon, Sylviane Hamon, ancienne banquière licenciée de la BNP, en 2007, aurait mis en place une escroquerie pyramidale, portant sur quelques 3 millions d'euros et flouant une cinquantaine de victimes. Elle sera jugée, notamment pour « altération frauduleuse de la vérité dans un écrit, usage de faux en écriture », en septembre 2017, d'après la Nouvelle République du 29 novembre 2016. Ce procès intervient après plusieurs péripéties (plusieurs renvois successifs, agression d'un journaliste qui enquêtait sur l'affaire, effraction et incendie de la maison de l'escroc présumé).

 

L'escroquerie aurait duré de 2006 à 2010, avant que Tracfin ne signale des anomalies dans les flux financiers, et qu'une enquête ne commence. Sylviane Hamon était bien connue dans la commune de Benais, où elle était conseillère municipale, tandis que son mari - qui ignorait tout des faits de sa femme - travaillait à la centrale nucléaire de Chinon-Avoine. Elle proposait à ses victimes des revenus de 10% dès le premier mois, puis 10% à la fin de la première année.

 

En 2012, Serge Lêveque, courtier en assurance de Boulogne-sur-Mer a été mis en examen pour escroquerie. Il est soupçonné d'avoir escroqué des dizaines de clients - 72 ont porté plainte - pour u montant total de 8 millions d'euros. Il promettait à ses clients, des notables du Boulonnais, des revenus allant jusqu'à 12% par an, s'ils lui confiaient leurs avoirs, qu'il affirmait placer dans une mine d'or au Togo.

 

 

Les notables angevins floués

 

Le 8 novembre 2015, l'Express publie un article consacré à Guillain Méjane, « un Madoff chez les aristos », né sans jambes et avec un seul bras ; il se déplace avec des prothèses. Celui qui affirme avoir été fraudé par un de ses associés - comme d'ailleurs l'escroc du Boulonnais - a détourné de 10 à 30 millions d'euros appartenant à des notables angevins ; sa mère est une comtesse issue d'une longue lignée de l'aristocratie angevine et il a beaucoup d'amis dans ce milieu. Après un parcours assez exceptionnel - condamnation pour piratage de cartes bleues, recruté chez Microsoft puis licencié pour faute lourde, puis trader - il lance la société de gestion NFT Investment, basée à Hong-Kong, avec des comptes hébergés par HSBC Hong-Kong, ce qui inspire confiance.

 

Etabli à Singapour avec son épouse, il multiplie les signes de réussite tape à l'oeil : voitures de luxe, bateau de 8 mètres, etc. Avec un ami d'enfance - qui avait acquis 10% du capital de l'entreprise, et qui y a perdu des plumes ainsi que ses proches - il engrange de nombreux clients dans le milieu des notables angevins. Jusqu'en 2014, où HSBC se méfie et bloque le compte. Entre temps, entre septembre 2014 et mai 2014, le solde des comptes de trading est passé de 6 millions d'euros à 1 centime ! Mis en examen pour escroquerie et abus de confiance, il a laissé derrière lui une ardoise de 3 millions d'euros d'après la justice, qui cherche à savoir aussi si les victimes n'auraient pas placé les sommes pour les faire échapper au fisc.