Le Monde vu par nos auteurs

Syrie : voici venu le temps de rappeler les évidences

Alors que Hollande, qui n'a cessé de se planter sur tous les sujets depuis 2012, ose faire la leçon à la Russie sur la Syrie et que la quasi-totalité de la presse nationale française, bien consciente pourtant du peu de qualification du président français en la matière, ne fait que répéter et amplifier ses arguties, il convient de rappeler quelques évidences.

 

On nous parle d'enfants, d'Alep-est, d'enfants à Alep-est et de grosses bombes. Russes et syriennes.

 

Curieusement, le sort des enfants d'Alep-ouest n'intéresse personne.

 

Pas plus que celui des victimes des nombreuses bavures de la coalition occidentale - par exemple, l'hôpital pour enfants de Raqqa bombardé par l'aviation française quelques jours après les attentats de Charlie Hebdo, ou les frappes françaises sur Manbij, à majorité kurde et en train d'être libérée de l'emprise de l'EI par la coalition arabo-kurde (SDF, forces démocratiques syriennes). Ces frappes ont fait une centaine de morts. Tous civils. Aucune importance pour François Hollande et Cie : ces grosses bombes-là n'existent pas. Il n'y a de grosses bombes que russes ou syriennes.

 

Plus récemment, des avions anglais, danois et australiens ont bombardé l'armée syrienne à Deir-ez-Zor, alors qu'elle repoussait un assaut de l'EI. Bilan : 106 victimes sur le coup, une avancée de l'EI de 5 kilomètres et trois semaines de violents et meurtriers combats pour rétablir la situation.

 

On nous parle d'Alep-est. Bien, parlons-en.

 

En ce moment à Alep-est, maintenant, 2200 rebelles ont pris en otage un peu moins de 40.000 civils. Ils vivent sur le pays, ont détourné l'aide humanitaire et ont dernièrement fermé les couloirs humanitaires qui permettaient à ces civils de rejoindre la sécurité, à Alep-ouest.

 

Une sécurité toute relative. A Alep-ouest, 1 million d'habitants, plusieurs quartiers tenus par les forces gouvernementales syriennes, reçoivent chaque jour leur dose de roquettes envoyés par les rebelles de l'est. Pour François Hollande, cela n'a pas d'importance.

 

Dont le quartier kurde de Sheikh Massoud, au nord de la ville. En novembre 2015 il comptait 12,900 habitants. Sur la ligne de front : à l'ouest (Bani Zeid), au nord (Handarat) et à l'est (Ayn-at-Tal, Bostan al-Pasha) les quartiers étaient tenus par des rebelles, qui menaçaient de massacrer les kurdes jusqu'au dernier. Les habitants étaient pilonnés chaque jour par des roquettes, qui s'abattaient sur leurs maisons, et ils ont pris les armes pour se défendre. Dos au mur, le quartier kurde d'Alep a résisté, et depuis début octobre il a été sécurisé par l'avancée de l'armée syrienne au nord (prise de la zone industrielle de Shuqayif le 2 octobre, du faubourg d'Owaija à partir du 5) et à l'est (prise du rond-point de Jandoul le 8 octobre). Mais le sort des kurdes d'Alep, des enfants kurdes d'Alep n'inquiète personne parmi les médias et les politiciens occidentaux.

 

Fin août, lorsque les rebelles de la province d'Idlib ont essayé de débloquer Alep-est par le sud, par Ramouseh et l'école d'artillerie, c'est Alep-ouest qui s'est retrouvé assiégé. L'opération avait été saluée par la presse occidentale, notamment française. Elle avait salué le siège d'un million d'habitants, privés du jour au lendemain de ravitaillement et de lien avec le reste de la Syrie. Et quand l'armée syrienne avait fini par rétablir la situation et repousser les rebelles, la presse occidentale avait pleuré la fin du siège d'Alep-ouest.

 

D'ailleurs tous les sièges ne se valent pas. Une partie de la ville de Deir-ez-Zor, dans l'est de la Syrie, est toujours tenue par l'armée syrienne qui s'appuie sur sa grosse base aérienne. Cette enclave, qui comprend la moitié de la ville, n'intéresse personne. Sauf les Russes qui y larguent des tonnes d'aide humanitaire. Autres enclaves qui n'intéressaient personne : Nubl et Zahraa, au nord-ouest d'Alep. Assiégées depuis trois ans, les deux villes ont été débloquées par l'armée syrienne début février 2016. Plus au sud, enclavées dans la province d'Idlib, pilonnées par les rebelles, les deux villes chiites de Fuah et Kafraya, attendent toujours. Et se battent. Si les rebelles y entrent, comme ils l'ont fait savoir à plusieurs reprises, les chiites finiront au poteau.

 

Parce que si on nous parle dans les médias de rebelles « démocratiques », « modérés », bref, présentables, en somme, la réalité syrienne, c'est tout l'inverse.

 

Il y a des centaines de groupes rebelles, qui revendiquent tous et propagent un islamisme agressif et intégriste. Un islamisme qui voile de noir les femmes et détruit toutes les minorités - chrétiens d'Orient, alaouites, kurdes, chiites, yézidis, etc. Qui applique la charia, coupe les têtes, met au pilori, lapide les femmes et abat les homosexuels. Un islamisme qui a des liens avec l'EI et Al-Qaida (comme le Front al Nosra). Un islamisme commun qui n'empêche pas les rebelles de s'entretuer très régulièrement - dernièrement encore au nord de Hama, ou plus régulièrement à Dumeyr et dans la Ghouta de l'est, dans le Grand Damas.

 

Un islamisme qui exècre l'Occident chrétien dans son ensemble, la terre des « croisés », de Saint-Jacques de Compostelle à Moscou, en passant par Rome et Lourdes. On serait bien en peine d'y trouver de la démocratie ou de la modération.

 

Un islamisme surtout qui ne pourrait vivre sans appui extérieur. L'armée gouvernementale syrienne ou les Kurdes saisissent régulièrement des armes destinées auxdits islamistes. Et ils en abandonnent quand ils reculent. Si les Kurdes ont des livraisons d'armes en provenance de pays occidentaux (Royaume-Uni, Allemagne, USA notamment) et les Syriens sont approvisionnés par la Russie et l'Iran, les armes des groupes islamistes proviennent d'Israël, de Turquie, des pays du Golfe, des Etats-Unis... et d'Europe. Cette Europe qu'ils haïssent tant, mais dont ils acceptent les cadeaux qui leur permettront de semer la mort et la haine.

 

Seulement, depuis que la Russie s'est mêlée de la guerre civile syrienne - à l'automne dernier - ces islamistes ne cessent de reculer. Ils reculent dans le Grand Damas, tant dans la Ghouta de l'ouest que la Ghouta de l'Est. Ils reculent à Alep, où de nouveaux quartiers sont libérés par l'armée syrienne et les Kurdes. Ils reculent dans les montagnes de Lattaquié, au nord de Hama (Syrie centrale), dans la province de Quneitra (Syrie méridionale).

 

Surtout, les Syriens eux-mêmes, ce peuple syrien au nom duquel tant de voix autorisées parlent dans les médias européens, ne veulent pas des islamistes modérés et en ont assez de se faire opprimer par eux. Dans la banlieue de Damas, à Hamah et Qudsiyah, les islamistes « modérés » locaux ont rompu une trêve qui tenait depuis trois ans, et repris les armes contre l'armée syrienne, qui a repoussé leurs assauts. La population locale est descendue massivement dans les rues, et a forcé les rebelles à rendre les armes, puis à quitter la ville. Six cent rebelles « modérés » ont ainsi été évacués mi-octobre par bus vers la province d'Idlib, cent autres ont déposé les armes et bénéficieront de l'amnistie générale, et les deux communes sont revenues sous le contrôle du gouvernement syrien.

 

Le peuple syrien en a marre de ces islamistes « modérés » qui sèment terreur et désolation pour leur vision de l'islam. Surtout, il soutient ceux qui vont le débarrasser de ces rebelles portés au pinacle par les gouvernements européens, et notamment, français.

 

Or, aujourd'hui, qui fait reculer les rebelles soi-disant « modérés » en Syrie ? La Russie, l'Iran et l'armée syrienne elle-même.

 

Et l'Europe ? Et la France ? Elle est complice. En leur larguant des armes, du soutien ou en omettant de mentionner leurs exactions dans ses médias. Complice des décapiteurs, des lapideurs, des obscurantistes. Voici une triste évidence qui ne sera pas rappelée, on s'en doute, dans les médias européens ou français. Le calvaire que les « islamistes modérés » font vivre à la population civile syrienne n'intéresse personne.