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Devenus pauvres, les US élisent Trump

Les Etats-Unis ne sont pas devenus subitement populistes, misogynes ou racistes, les idées de l'alt-right - qui ont eu cependant un impact très important - n'ont pas eu un effet déterminant dans le choix des Américains pour Trump. C'est du moins la thèse défendue par ce blogueur russe, expatrié aux USA depuis 2003 et qui travaille dans le secteur hospitalier. Il attribue l'élection de Trump à l'effondrement du niveau de vie, ressenti par l'Américain moyen, à travers à la fois le renchérissement des biens de consommation et des services, ainsi que l'érosion des acquis sociaux. Il illustre sa thèse par son propre exemple, que nous avons traduit.

 

« Je suis arrivé aux Etats-Unis en 2003, et j'ai vite trouvé un travail d'appoint dans une école de médecins. Le salaire minimum horaire (SMH) était alors de 6,50 dollars dans cette entreprise, mais j'ai commencé à 8 et je suis vite arrivé à 9,50 $/heure. En plus il y avait des heures supplémentaires - une fois et demi le SMH pour les heures supplémentaires en semaine, le double le week-end. Je me nourrissais essentiellement de petits pains et de barres chocolatées - de celles qu'on trouve dans les distributeurs automatiques - et je me souviens très bien que tout cela coûtait environ 40 à 60 centimes de dollar pièce. Bref, je gagnais 19 barres chocolatées par heure.

 

Puis je suis allé au lycée, j'ai déménagé dans une cité universitaire. Il y avait plus de gens qui voulaient un boulot d'appoint, j'ai donc commencé à 6,50. Puis il y a eu la crise de 2008, les hausses de salaire et les heures sup' sont tombées à l'eau. Peu importe, j'étais étudiant. Puis la bouffe était moins chère et meilleure - dans la cafétéria du coin tout coûtait presque rien, pour 80 centimes on pouvait quasiment se servir à volonté en purée, et elle était très bonne.

 

Je suis devenu bachelor en 2010 [bac +4 dans le système français] et j'ai décidé de travailler un peu. J'ai constaté avec surprise que les boulots d'appoint qu'on pouvait trouver en quelques jours il y a encore 3 ou 5 ans, étaient quasiment inatteignables même avec mon expérience et les recommandations de mes précédents employeurs. Quant aux étudiants, on a carrément arrêté de les payer sur ce genre de jobs - ce sont des stages non rémunérés, et puis c'est tout. Bref, j'ai fini par trouver, à 12 dollars de l'heure, pas mal pour un travail temporaire. Cependant les barres chocolatées sont passées à un dollar pièce, c'est à dire que mon revenu réel a baissé de moitié. Et cela ne prend pas en compte le fait que je n'avais plus d'heure supplémentaires, et que le boulot était plus difficile - c'était en fait celui de mon chef à l'époque de mon premier poste.

 

Après un an, j'ai compris qu'avec un bachelor on ne pouvait pas faire carrière, et j'ai fait la maîtrise. Je me suis endetté, en trois ans j'ai fait la maîtrise et les licences (qui sont payantes aussi). Les postes disponibles dans mon cœur de métier manquent toujours, donc je suis retourné bosser à l'hôpital. Maintenant je travaille à la place du chef de mon premier chef (même si ce genre de fonctions sont maintenant payées à l'heure - comme ça l'employeur n'a pas à payer l'assurance et les garanties sociales). Au passage, les étudiants qui occupent des boulots d'appoint comme moi en 2003 ne reçoivent pas de salaire, et ils doivent même payer pour bosser ! On leur fait payer leur établissement scolaire - au même prix qu'un semestre de cours à la fac, vu que c'est maintenant considéré comme des cours. Et si jamais je dispense un de ces travailleurs de devoir payer, ce sera la fin du monde !

 

Je reçois maintenant 16,50 dollars de l'heure, mais une barre chocolatée coûte maintenant 1,50 dollar. Ce qui fait que je suis devenu plus pauvre, si on compte en barres chocolatées. Je crains qu'à la fin de ma vie, je dirigerai ce foutu hôpital, avec un salaire horaire correspondant à une barre chocolatée.

 

Bien sûr, je peux facilement partir dans une grande ville de Nouvelle Angleterre ou de Californie, et là-bas j'aurai un salaire théorique de 60 à 80.000 dollars par an (c'est à dire 30 à 40 $/heure). Après quoi je paierai l'impôt sur le revenu fédéral (qui est progressif), les impôts de l'Etat, ceux de la ville, je paierai mon appartement 1500 à 2000 dollars par mois... et je vivrai encore plus modestement que maintenant. J'ai beaucoup d'amis qui ont connu une pareille déconfiture. Deux d'entre eux sont même retournés bosser en Russie. Certes, ils menacent de revenir ici, mais pour l'instant ils sont toujours là-bas, on se demande pourquoi.

 

Bien sûr, les économistes libéraux affirment que tout n'est pas aussi tranché. Que compter en barres chocolatées, c'est banal et ringard, alors que si on compte en Iphone 7, en cours de bourse et likes sur Facebook, l'Américain moyen s'enrichit. Et que le salaire minimum horaire est passé de 6,50$ à 8. Y en a qui croient encore à ces conneries. Mais la plupart se souvient qu'il y a dix-quinze ans « la bouffe, la bibine et les munitions » étaient plus abordables. A mon avis, c'est la principale raison pour laquelle Trump a été élu.

 

Pour enfoncer le clou. Je suis revenu manger dans la cafét' de l'hôpital récemment, pour me souvenir du bon vieux temps. La purée ne coûte plus 80 centimes de dollar, mais 1$80, et t'en prends pas à volonté ; la caissière t'en mets juste une louche. Et devant son poste de travail, y a une coupelle pour les pourboires et une photo de son fils en bas âge - c'est difficile pour elle aussi, donc j'y mets un dollar. Je lui demande combien est-elle payée pour servir à manger et faire la caisse, toute la journée. Elle me réponds : rien du tout, c'est désormais un stage non rémunéré pour les futures infirmières. »

 

Je me permets un petit ajout. Les mêmes causes induisent souvent les mêmes effets, même s'il y a d'importantes différences entre le système français et celui des Etats-Unis. L'enseignement n'est pas payant ici - dans le public du moins - et Marine le Pen n'est pas la candidate officielle de toute la droite comme a pu l'être un Trump. Nous n'avons pas non plus de grands électeurs ni de droit de vote des étrangers - selon Trump, jusqu'à 11 millions de votants, d'origine hispanique, ont voté indûment, tandis que selon Clinton, la surreprésentation des grands électeurs des Etats ruraux du Midwest, au détriment des Etats peuplés et démocrates des côtes Ouest et Est a favorisé Trump.

 

Cependant il est indéniable que la qualité de vie et le revenu réel des Français se sont effondrés ces quinze dernières années. Nous vivons, depuis la fin des années 1990, dans une crise perpétuelle qui est un prétexte bien pratique pour réduire les acquis sociaux, fermer des usines pourtant rentables et augmenter les prix. La « guerre des prix » a enterré une grande partie de l'industrie et de l'agriculture française, au prétexte d'en faire profiter le consommateur, qui pourtant paie de plus en plus cher. Le passage à l'euro n'a rien arrangé : le café coûtait cinq à six francs en 2001 (80 centimes d'euros), il en coûte désormais 1,30 en moyenne (jusqu'à 2 euros dans les grandes villes). La baguette de pain, qui était aussi à quatre francs et demi (70 centimes d'euros), est maintenant entre 85 centimes et 1 euro 10.

 

Là où dans les années 1970 et 1980 une grande partie des profits étaient réinvestis dans l'outil de production et au profit des salariés (augmentation des salaires, des acquis sociaux, primes), ceux-ci s'évaporent en grande partie dans les dividendes, tandis qu'une masse de petites entreprises sont aux limites du déficit ou arrivent à dégager de quoi tenir, soit en pressurant les salariés, soit en abandonnant tout investissement dans un outil de production usé jusqu'à la corde. Quand il y a des investissements, c'est que de nouvelles normes l'exigent, et ils sont faits au minimum nécessaire. D'autant que le coût des travaux n'a lui aussi cessé de se renchérir.

 

Nous avons une différence énorme par rapport aux Etats-Unis : le rôle clé du secteur public. Cependant, elle joue aussi contre les Français moyens. Tandis que les secteurs publics n'ont cessé de s'éloigner du citoyen - privatisation de la Poste, EDF, GDF avec les plans sociaux et les fermetures d'agences liées, regroupement des mairies et des communautés de communes sous l'influence de la loi NOTRE, réduction drastique des hôpitaux, des trésoreries et des tribunaux dans les campagnes, dernièrement suppression de la possibilité de délivrance de cartes nationales d'identité dans les petites et moyennes communes, soit plus de 85% des communes en France - les charges que ce même secteur public prélevait sur les citoyens n'ont cessé de croître. Chaque année, le taux de prélèvements obligatoires dans le PIB et la feuille d'impôts des Français bat de nouveaux records. Chaque année, les collectivités locales augmentent leurs impôts pour des résultats de moins en moins visibles et évidents pour le Français moyen.

 

Qu'on compte en baguettes, en cafés, en kilos de patates, le Français moyen vit de plus en plus mal. Et pour la première fois depuis l'après-guerre (1946), ses enfants vivront encore plus mal que lui. Voilà le principal argument pour des millions de Français de tout envoyer bouler, sondages, respectabilité, médias, experts, et de voter Marine le Pen. En masse et dès le premier tour.