Le Monde vu par nos auteurs

Les policiers français en colère : marre de travailler dans ces conditions là

Début octobre, une bande armée a attaqué à coups de cocktail Molotov des policiers en patrouille dans leur véhicule sur un carrefour près du quartier (très) sensible de la Grande-Borne, à Grigny, à 23 kilomètres au sud-est de Paris. Deux des policiers ont été très grièvement blessés, au point que leur pronostic vital a été engagé à un moment. Suite à cette attaque, qui n'est la la énième sur un carrefour très dangereux, les policiers de toute la France ont commencé à se rassembler dans les villes et à crier leur ras-le-bol. Ce mercredi, des milliers de policiers défilaient à nouveau dans près de 80 villes de France, sans banderoles ni signes distinctifs, pour crier leur colère, à l'appel notamment du syndicat USGP-FO. Nous étions à Nantes avec eux.

 

Chaque soir, dans plusieurs grandes villes de France, les policiers manifestent spontanément, en tenue, avec leurs véhicules. A Paris, lundi était déjà la 7e « nuit debout » des policiers. Des rassemblements ont eu lieu aussi la semaine dernière à Nantes, Angers, Saumur, Brest, Saint-Malo, Vannes, Tours. Le pouvoir, très inquiet - le premier-ministre Lionel Jospin avait chuté en 2001 sur la mobilisation, déjà, de la police - devrait recevoir les syndicats policiers mercredi soir à 18 heures. Mais les policiers préfèrent prévenir : « si ce sont des effets d'annonce, nous on continue ».

 

 

Les syndicats essaient d'élargir le mouvement

 

Parti de la base, ce mouvement de colère a rapidement gagné l'ensemble des policiers, qui partagent un ras-le-bol et une lassitude généralisés. Les syndicats ont rattrapé le train en marche, mais peinent à reprendre la main sur un mouvement qui se veut à la fois en rupture avec l'exécutif, la hiérarchie policière et les meneurs syndicaux, les policiers n'hésitant pas à huer le chef de la police, Jean-Marc Falcone, accusé d'être aux ordres d'un gouvernement qui ne fait rien pour protéger la police et lui permettre de faire son travail.

 

Lundi midi, l'union départementale FO organisait à Nantes une conférence de presse où étaient présents les délégués syndicaux de la police (Unité SGP), des personnels pénitentiaires, de la fonction publique, de la police municipale ou encore de la santé. « Nos problématiques sont les mêmes, qu'on soit dans la police nationale, la santé, ou la police nationale. Le gouvernement a fait un cadeau de 100 milliards d'€ via le crédit d'impôt compétitivité emploi au patronat, donc il a économisé sur la fonction publique pour rattraper l'ardoise », explique le délégué syndical départemental.

 

De leur côté, les policiers pointent plusieurs problèmes. L'absence d'armement, déjà, pour la police municipale : pour Laurent Desgens, « 92% des agents le veulent, selon un sondage interne que nous avons réalisé, mais la mairesse Johanna Rolland ne le veut pas. Résultat : nous intervenons de plus en plus sur des rixes, des tapages nocturnes, des vols violences, de 7 h à minuit, et nous n'avons rien pour nous protéger. Certes, nous sortons par trois, mais si nous tombons sur quelqu'un qui veut se faire du flic, ce seront trois cercueils que la mairesse aura ».

 

Pour son collègue policier, « il y a zéro reconnaissance, notre hiérarchie ne nous protège pas, et c'est bien pire. Le 22 février 2014, lorsque une manifestation [anti-aéroport] a gravement dégénéré dans Nantes, il y a eu 129 policiers blessés, 95 dépôts de plaintes, et là, fin 2016, il n'y en a aucune qui n'a encore été instruite. Quand un policier est suspecté de déraper en revanche, il y a tout de suite une enquête, il est descendu en flammes par l'opinion et sa propre hiérarchie, c'est lassant ». A cela s'ajoute la pression des résultats sans cesse demandés par le ministère de l'Intérieur, la surcharge des agents - dans certaines brigades spécialisées, les policiers doivent gérer jusqu'à 200 dossiers (brigade des mineurs notamment), voire plus. « Cela finit par donner des enquêtes bâclées », souffle un policier, « on ne sait plus quel dossier choisir, tous sont urgents, c'est impossible ». Les syndicats dénoncent de leur côté des politiques gouvernementales systématiquement dirigées contre la fonction publique, « qui ont conduit à une casse des effectifs de police, et de la fonction publique, alors que dans le même temps population et délinquance augmentaient ». Leur action, affirment-ils, est « pour le citoyen, pour le service rendu au citoyen », et ils appellent à l'élargissement du mouvement à toutes les professions concernées par les aspects sécuritaires, pompiers et médecins par exemple - qui se font aussi agresser, notamment dans les quartiers sensibles - ou encore agents de la pénitentiaire.

 

Pour William Cozic, délégué FO-Pénitentiaire à Nantes, « l'élan de solidarité des policiers provinciaux envers leurs collègues parisiens est compréhensible. D'un bout à l'autre de la chaîne judiciaire, c'est la grosse galère, on manque clairement de moyens. Et quand on voit que les détenus reviennent en prison, que pour eux c'est le Club Med, il y a de quoi se poser des questions ». En un week-end, il y a eu à nouveau deux agressions contre des surveillants de l'établissement pour mineurs (EPM) d'Orvault - l'un d'eux a eu le nez cassé par un détenu qui lui a mis un coup de tête. Cet établissement, jugé « tendu » lorsqu'il y a dedans plus de 30 détenus, n'a jamais pu fonctionner à sa capacité normale, qui est au double. « Et nous revoyons sans cesse les mêmes mineurs délinquants, il y a un taux de récidive énorme ».

 

 

« La police française a des ambitions à l'américaine avec des moyens à l'africaine »

 

Sur le pavé nantais, les mots sont durs et renvoient à une réalité qui l'est plus encore : « nous en avons assez qu'on nous envoie à l'abattoir », affirme ainsi Gilles (*), policier nantais. Pour Tony (*), « y en a ras-le-bol de tout. Du manque de moyens, de considération, d'effectifs. Ski Sarkozy a tout désorganisé en réduisant nettement nos effectifs, derrière, sous Hollande, on n'a fait que compenser les départs en retraite alors que les besoins augmentaient ; ça suffit comme ça maintenant ».

 

Dans certains services, les affaires s'accumulent. « Du côté des brigades financière, des mineurs ou des cambriolages, tout le monde est débordé »., remarque Karine (*), qui note que « quand des pseudos politiciens nous disent qu'on doit travailler plus, ils ne se rendent sans doute pas compte que nos familles ne nous voient plus beaucoup, au quotidien ». Et le manque de moyens atteint des proportions dingues : « quand vous mettez votre voiture en révision, normalement le garagiste prend un ou deux jours. Chez nous, ce sont les gendarmes qui font l'entretien des véhicules et ils prennent quinze jours. Résultat on passe parfois une heure à chercher un véhicule opérationnel quand on doit partir sur une perquisition ou une interpellation ». Autre exemple, donné par Michel (*) dans le hall rutilant de l'hôtel de police nantais, flambant neuf : « la vitrine est belle, n'est-ce pas ? Pour le hall, les photos, les écrans, les plantes vertes, ils ont claqué 10.000 euros. En contrepartie, ils nous ont sucré calendriers et agendas sur lesquels on inscrivait les convocations des témoins et prévenus dans les affaires. Nos chefs ont des ambitions à l'américaine, mais les moyens sont à l'africaine. On est dans le système D permanent ».

 

Certains services de police sont aussi dévoyés afin d'améliorer les statistiques... sur lesquelles se fondent les chiffres officiels et les primes des commissaires, « entre 30 et 40.000 € sur notre dos », s'indigne un policier. Un agent s'énerve : « on a des armes, des fusils d'assaut, dans nos coffres pour résister à une possible attaque terroriste, et on nous envoie de temps à autre arrêter des clients de prostituées pour améliorer les statistiques des chefs ; ça ne sert à rien et surtout, ce n'est pas notre mission ! ».

 

Plus que tout, c'est « l'impunité » des délinquants qui énerve les policers. Jacques (*) a « l'impression de travailler pour rien. Par exemple les dealers de la place du Commerce, en plein centre-ville, ont souvent été arrêtés plusieurs fois, une dizaine pour certains. Dès le lendemain la justice les remet dehors. Un autre exemple : récemment, quatre jeunes ont été arrêtés après des vols de portables avec violence au Hangar à Bananes [une boîte de nuit nantaise, située sur l'Ile Sainte-Anne], les collègues arrivent, il y en a un qu'on voit se débarrasser d'un sac avec des portables volés qu'on retrouve près d'eux. Résultat : le juge les relâche faute de preuves, avec un gros sans-suite. C'est à dire que notre parole, de policier, sur procès-verbal, ne vaut plus rien pour la justice. »

 

Aux côtés des policiers, une quinzaine de citoyens sont venus manifester leur solidarité, comme Claude et Annick : « c'est normal d'être là, aux cotés de la police. Nous partageons leur ras-le-bol ». Le cuisinier d'un restaurant situé sur le trajet de la manif applaudit les policiers : « la racaille, c'est au gouvernement qu'elle est ! Les délinquants sont relâchés par le parquet, il n'y a plus de justice », confie celui qui affirme avoir des proches au sein de la gendarmerie, eux aussi « dégoûtés » par le laxisme judiciaire ambiant.

 

 

 

Un mouvement inscrit dans une triple rupture : politique, hiérarchique et syndicale

 

Sur le blog lundi matin, le militant libertaire Serge Qadruppani dresse un tableau saisissant des parallèlismes entre le mouvement contre la loi Travail - orienté à gauche, ce printemps - et celui des policiers, dont la moitié auraient voté FN aux dernières régionales, fin 2015. « Cortèges aux premiers rangs masqués, nuits debout dans toute la France, prise à partie des responsables politiques, rejet des directions syndicales, auto-organisation, cortèges nocturnes sauvages, toutes ces similitudes avec les événements du printemps vous auront certainement frappés ». Et de dresser son constat, en s'adressant aux policiers : « Vous éprouvez comme nous une grande rage devant la vie qui vous est faite et un grand mépris pour ceux qui prétendent la gouverner [...] Vous savez enfin que les chefs qui ont envoyé quelques uns de vos collègues au casse-pipe à Viry-Châtillon ne s'intéressent à votre sort que quand vous haussez le ton et ne respectez plus les règles. »

 

Au-delà de l'appel d'un militant libertaire à ce que les policiers ne se laissent pas récupérer par les syndicats et restent solides dans leur mouvement protestataire, il y a un fait nouveau : les policiers, sur le terrain, sont officiellement en rupture de ban. Et d'autant plus important que dans leur ras-le-bol les policiers mettent dans le même sac politiciens, chefs hiérarchiques et syndicats. Que la police, traditionnellement proche du pouvoir, descende dans les rues, ce qui n'est plus arrivé depuis 2001, est d'ailleurs vu comme un fait très inquiétant par le pouvoir de François Hollande, tombé à... 4% d'opinions favorable, et aux abois. En 2001, Lionel Jospin, malgré une France en croissance et où le chômage avait diminué, avait vu ses espoirs présidentiels s'envoler à cause de la mobilisation des policiers. « Depuis, rien ne semble avoir changé », pour Gilles (*), pis, « il est devenu normal que des policiers se fassent blesser ou tuer, y compris pour les politiciens et les médias qui font systématiquement semblant de regarder ailleurs ».

 

Pour Gaston (*) et Marie (*), anciennement syndiqués, « nos syndicats n'ont de pouvoir que pour les mutations. Sortis de là, les chefs syndicaux ne savent pas ce qu'est la police de terrain, ils s'en foutent. Ils sont aux ordres du pouvoir. On ne parle pas de nos délégués locaux, qui sont avec nous, mais bien des chefs à Paris, ceux qui ont pris le train de notre colère en marche et qui essaient maintenant de prendre d'assaut la locomotive pour canaliser notre ressentiment ».

 

Les chefs hiérarchiques ne sont pas mieux traités : « nous avons zéro reconnaissance pour notre travail, alors que les chefs se goinfrent sur notre dos, avec toutes les primes », pointe Yannick (*). « Avant, on avait des patrons, des vrais, qui venaient du terrain et parlaient à leurs hommes, aujourd'hui on a des gestionnaires. Ils font de la bâtonnite, des statistiques, avec des petits bâtons. Réduire la criminalité ne les intéresse pas, il leur faut des affaires rapidement résolues. Un jeune homme avec une barrette de shit : une affaire initiée, une affaire résolue, tout bonus. Or, c'est le démantèlement des réseaux qui fait reculer la drogue, mais ça ils s'en foutent. Ils apprennent à l'école à gérer des entreprises comme des commissariats, à gérer des hommes comme on compte des patates et des choux ». La logique comptable à outrance, omniprésente, multiplie d'ailleurs les traumatismes à travers toute la fonction publique, des hôpitaux aux pompiers en passant par les forces de l'ordre ou les collectivités territoriales.

 

Quant aux politiciens, « y en a pas un pour rattraper l'autre. On a eu Sarko qui a cassé les effectifs tout en criant qu'il était aimé des flics et qu'il faisait tout pour nous, et Hollande ce n'est pas mieux. On se sent trahis. On risque notre vie pour protéger les citoyens, pour la République, et on n'est pas protégés en échange ».

 

 

(*) : les prénoms ont été changés.