Le Monde vu par nos auteurs

L’hallali ou la disparition inéluctable de l’Europe

"Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme,

Nous savons répéter quelques plaintes de femme;

Mais le fer pèserait à nos débiles mains".

 

André Marie de Chénier, A Charlotte Corday

 

Une chose ne tourne pas rond dans la tête des idéologues européens : il s'agit de l'attrait exercé par leur modèle civilisationnel. Il est à dire que, pendant de longs siècles, lorsque l'Occident imposait sa présence de façon militaire, et très musclée d'ailleurs, jusqu'au tréfonds de l'Asie ou de l'Amérique Latine, il faisait montre d'une sauvagerie et d'un fanatisme les plus barbares de ceux que l'humanité ait jamais vus. Les exemples historiques abondent. Pour ceux qui préfèrent la fiction et les divertissements, je vous recommanderais de visualiser, entre autres, le film de Mel Gibson « Apocalypto » sur la tuerie des Indiens de l'Amérique du Nord, ou encore « Apocalypse Now » vous plongeant dans l'horreur vietnamienne des sixties organisée par l'Amérique.

 

Non ! Je n'entends pas pérorer sur le mauvais Occident et les pauvres petits sauvages innocents souffrant sous le joug des nations impériales et développées. Je ne veux non plus discourir des modèles civilisationnels en opposant le mode de vivre slave avec ses espaces à perte de vue dépeuplés ce qui donne aux Russes l'aubaine d'éviter les conflits armés avec les autochtones, et encore... Je dirais cependant que ni Bouddhistes, ni Orthodoxes, ni païens celtes n'ont jamais pensé une machine de destruction égalant l'inquisition espagnole, juste parce que ton Dieu ne ressemble pas au mien. Je dirais également (facile à vérifier à qui veut) que la Horde d'Or, un Etat médiéval des plus avancés, ou le Califat d'Andalousie, interdisaient toute persécution pour motifs religieux et prônaient la cohabitation des communes ethniques ou religieux sous le même toit pourvu que les sujets de l'Empire payent régulièrement leurs impôts (cependant, beaucoup moins lourds par rapport à l'imposition de nos jours parce que calculés par « foyer » et point en fonction du nombre de personnes physiques en âge actif).

 

Tous ces Etats ont été à un niveau sociétal plus élaboré et moins totalitaire que l'Occident. Ca pourrait déplaire à bon nombre de gens que je compte parmi mes bonnes connaissances ou amis, mais il faut parfois mettre les points sur les i au lieu d'encenser le landernau politique répétant à tue-tête des idées dignes des vierges effarouchées BCBG en première année d'études aux Sciences-Pos, rue Saint-Guillaume.

 

Ce n'est qu'à partir de l'époque industrielle que l'Occident a commencé à exercer sa vraie influence idéologique, et pour cause : les contestataires de la partie occidentale du monde étaient déjà tous conditionnés sinon occis (le Japon, en dernier lieu, dans les années 60 du XIX siècle). Restait la Russie, mais sa strate - très mince d'ailleurs - de l'intelligentsia technique ou des nobles militaires n'était majoritairement composée que des descendants des mêmes Occidentaux échoués massivement en Russie sous Pierre le Grand ou Catherine II. Ces gens se sentaient expatriés, déracinés et gardaient un souvenir nostalgique et, naturellement, enjolivé, à l'eau de rose de leur Patrie d'origine. Même l'empereur de Russie était à trois quarts allemand - cousin de Guillaume d'Allemagne aussi bien que de la reine Victoria d'Angleterre. L'ennui c'est qu'au nom de ces attaches familiales et de leur amour de la culture et de la langue française ou allemande, la noblesse et les intellectuels faisaient mourir les Slaves dans des guerres purement européennes. La grande aventure de pan-slavisme a coûté à Nicolas II son empire et sa tête. Cependant, ni Bulgares, ni Croates, ni Serbes, ni Polonais, ni Ukrainiens n'ont jamais remercié Moscou (Saint-Pétersbourg, à l'époque) de les avoir soustraits au joug des envahisseurs. Paradoxalement, c'est les Arméniens et les Kazakhs qui aiment le plus les Russes dans la CEI tandis que les cousins germains regardent la Russie en chiens de faïence.

 

Sans réciter le cours d'histoire de cette partie du monde, on peut dire que, depuis que la Russie a retrouvé son modèle civilisationnel de la terre eurasienne du milieu, chrétienne comme religions dominante, mais avec un fort apport d'autres civilisations, cultures et religions, elle a fait preuve d'une dynamique positive et d'une croissance économique qui n'a de cesse d'étonner ses voisins respectifs.

 

Mais, à la différence des jérémiades plaintives européennes, ce modèle ne saurait être traité de multiculturel. Le multiculturalisme se construit sur l'idée de la ghettoïsation - un type de société cher aux Anglo-Saxons où les différentes communautés coexistent presqu'en apartheid, sans se croiser et coopérant juste selon le principe de solidarité organique (les gens d'une communauté ont besoin des autres pour vivre, mais pas plus). En Russie, le modèle dominant digère lentement d'autres modèles, mais sans les écraser pour autant. Autrement dit, le concept est très souvent construit sur un rapport des forces et point sur la faiblesse et sur un idéalisme de type communiste. Le dérapage du modèle civilisationnel a été évident en Tchétchénie où, renforcés par l'influence occidentale, les salafistes ont décidé d'arracher à la Grande Russie une partie de son territoire pour construire leur propre Etat (Dar-el-Islam). A l'époque, d'autres conflits ont fusé à travers le territoire russe. Tous ont été réprimés avec un certain degré de violence ce qui a contribué également à entraîner l'armée aussi cynique que cela puisse paraître. Il ne faut tout de même pas confondre ces rapports de force avec les relations entre les Turcs et les Kurdes, à titre d'exemple.

 

Il se trouve qu'en CEI, toute la science, toute la culture, toute la civilisation, au sens le plus large du terme, transitent par l'apport de la grande nation russe et de la langue russe. Cet argument joue aussi bien pour la Russie et ses régions que pour la grande CEI (Kazakhstan, Kirghizie et autres) où le russe est reconnu comme langue officielle. On peut en conclure que ces peuples reconnaissent la Russie pour la première parmi les égaux et la culture et langue russe comme une passerelle qui permette à ces ethnies et peuples de coexister et de s'organiser. Vous pourrez facilement comprendre qu'une telle approche rend le centre de la Fédération de Russie un pôle de pouvoir militaire, intellectuel et culturel. Moscou le comprend et le salue parce que ça lui permet d'avoir un apport constant de la main d'oeuvre eurasienne empreinte de culture et langue russes.

 

Si l'on prend maintenant le modèle européen, il n'est plus attrayant parce qu'il n'est plus le détenteur du monopole du savoir industriel. La Politique de l'embargo l'a prouvé avec un brio sans pareils : la science et le savoir technologique existent maintenant un peu partout. Si l'Europe est fermée, on peut toujours commercer avec l'Asie ou l'Inde. Un autre argument est l'absence de force militaire. Si la panoplie est sophistiquée, personne n'a vu les armées occidentales au combat depuis des décennies. Je ne compte pas les cas du Mali ou de la Libye, bien sûr.

 

C'est dire que l'Occident a raté son examen et que les autres pays qui l'arrosent maintenant de leurs flux migratoires composés des gens rancuniers (parce qu'ils ont tout perdu dans les opérations et raids aériens menés par les forces occidentales), sont, en fait, en train « d' achever la bête ». Telle une meute de loups qui se jette sur l'un des leurs camarades quand ses forces commencent à décliner. C'est là la tragédie de l'Occident ! Pour la Russie, il n'est plus intéressant. Le charme d'un « Paradis perdu » de l'époque des Russes blancs s'est dissipé. Le monopole et la force militaire lui manquent. Mais il représente une proie riche et intéressante pour les jeunes peuples.

 

L'hallali ou, comme dirait André Chénier La Curée, est bel et bien lancée et le modèle le plus proche de celui que vient d'adopter l'Occident de nos jours est l'Empire Byzantin qui a succombé devant la poussée des Turcs et autres peuples de l'Asie Centrale.

 

A titre de conclusion générale, on ne peut que reconnaître la justesse des propos du Civitas présenté par Alain Escada. L'Occident doit être fort et ne pas avoir peur du sang comme ce fut le cas de la Russie frappée dans sa « ceinture molle » méridionale, lors des deux guerres de Tchétchénie. Le monde déteste le laxisme et le vide. Qui n'est plus fort est voué à la disparition quoi qu'en disent les bons pères. Ensuite, l'Europe a besoin d'un modèle qui domine son paysage et qui est reconnu pour civilisation de base par d'autres peuples et cultures. Ce modèle n'est qu'un - le catholicisme couplé avec la souveraineté étatique, réfutant les valeurs commerciales propre à l'UE de nos jours. Autrement dit, si la France suit le même chemin que la Russie - ce qui lui prendrait de 20 à 30 ans environ à partir du moment où le vent tournerait - elle survivrait. Sinon la France resterait une grande civilisation que l'on étudierait à l'école... comme l'Odyssée de Homère. On visiterait les châteaux de la Loire comme on va photographier le Colisée ou les temples de la Grèce Antique.